PHALLUS LESBIEN

Dans l’œuvre de Judith Butler, la notion de phallus lesbien fait partie d’une réflexion soutenue à propos de la problématique de la matérialité du corps et son rapport à l’hétérosexualité hégémonique. Elle est présentée dans l’ouvrage Ces corps qui comptent (Ed. Amsterdam, 2009 ; parution initiale en anglais en 1993, chez Routledge), où la philosophe revient sur les réactions à son livre précédent, Trouble dans le Genre, paru en anglais en 1990 (Routledge) et en 2005 en français (Éditions La Découverte). Nous retrouvons parmi les thèmes repris celui du rôle joué par le langage dans la construction des corps et de son lien fondamental avec l’idée de la réaffirmation du genre comme construction sociale. Ces corps qui comptent est une tentative de penser la construction de la matérialité des corps par le discours sans les réduire à une pure discursivité.

Pour ce faire, Judith Butler repense la signification même de l’idée de construction. Affirmer qu’un corps se construit veut dire, selon l’auteure, essayer de saisir ce qui rend possible l’intelligibilité de ce corps. Il s’agit de constater que même, s’il est vrai que « les corps vivent et meurent, qu’ils mangent et qu’ils dorment, éprouvent de la douleur et du plaisir, subissent la maladie et la violence » (Butler, 2009, p.13), ces « faits » ne suffisent pas à produire ce qui peut être reconnu comme un corps humain. Il existe certes une dimension souvent décrite comme nécessaire de l’existence du corps, et que l’on associe au maintien de la matière vivante d’un sujet (fonctionnement des organes, entretien des fonctions vitales). Mais à cette dimension s’entremêle toujours une autre, pensée comme construite ou contingente, qui inclut des caractéristiques vues comme subordonnées à la première, et qui incluent le genre. Or s’il est impossible de penser, de vivre ou de donner du sens à des corps sans que de telles caractéristiques construites soient prises en compte, n’est-il pas plutôt question de catégories nécessaires ? Tel est l’argument butlerien : si nous ne pouvons pas opérer sans certaines de ces « constructions du corps », si sans certaines de ces catégories « il n’y pas de ‘je’, pas de ‘nous’» (p.13), il ne peut pas s’agir de catégories contingentes. Nous avons plutôt affaire à ce que Butler décrit comme des contraintes constitutives puisque « si certaines constructions paraissent constitutives, si elles paraissent être ce sans quoi nous ne pourrions absolument pas penser, nous pourrions suggérer que les corps n’apparaissent, ne durent et ne vivent qu’au sein des contraintes productives de certains schémas régulateurs déterminés au plus haut degré par le genre. » (p.13). L’article « Le phallus lesbien et l’imaginaire morphologique » (Butler 2009) décrit le genre comme l’une de ces constructions sans lesquelles un corps ne peut pas être pensé. Judith Butler arrive à la notion de phallus lesbien en argumentant en faveur de l’existence d’une relation fondamentale entre la reconnaissance d’un corps, le genre et l’idée de construction. Sa référence initiale est le concept psychanalytique de phallus. Créé par Freud et développé par Lacan, ce terme décrit une « fonction symbolique dont la mise en place est essentielle à la juste position du sujet humain quant au désir et dont les avatars sont du ressort des différents types de névroses et de perversions » (Conté et Safouan, 2001, p. 605). Il établit le lien entre une opération psychique de symbolisation et l’existence du corps. Au-delà de la référence aux catégories psychopathologiques, ce qui intéresse Butler dans les textes freudiens et lacaniens est la possibilité d’établir une construction imaginaire des parties du corps. En effet, des théories sur l’évidence d’une causalité psychique associable à l’existence même de ce qui fait un corps existent depuis la naissance de la psychanalyse. Les premiers écrits de Freud traitent de sa découverte de la traduction des souffrances de l’esprit en symptômes corporels chez les femmes et hommes hystériques vers la fin du XIXème siècle (Freud, 1885). Chez Butler, il est question de penser cette association entre corps et activité psychique en termes de « l’indissociabilité entre [une] partie du corps et la délimitation fantasmatique qui la fait advenir à l’expérience psychique » (Butler, 2009, p. 71).  Le corps ne peut pas exister sans l’investissement libidinal qui lui rend « épistémologiquement accessible » (Butler, 2009,p. 72).

Cette idée de la construction psychique du corps se déploie et en vient à intégrer une dimension liée au genre lorsque Butler y associe ses lectures de la théorie lacanienne. L’auteure dialogue avec les textes « Le stade du miroir » (Lacan, 1949) et « La signification du phallus » (Lacan, 1958) et en saisit une image du corps comme formation imaginaire qui «ne peut se maintenir dans son intégrité fantasmatique qu’en se soumettant au langage et au marquage de la différence sexuelle (…). Les corps ne deviennent entiers, ils ne deviennent des totalités, que par l’idéalisation et la totalisation de l’image spéculaire qui est maintenue à travers le temps par un nom sexuellement marqué » (Butler, 2009, p. 83) ».  Une opération psychique est nécessaire pour que s’organise l’expérience corporelle des sujets. Le phallus rend possible l’existence d’un corps symbolisé, configuré par le langage, « contigu au corps physiologique et presque homogène au dit du désir », comme le décrit la psychanalyste et philosophe Monique David-Ménard (David-Ménard, 2014, p.27). 

Dans la théorie butlerienne, cette opération de symbolisation devient lesbienne. La notion de phallus lesbien est une composition théorique qui permet à la philosophe d’affirmer la dimension érogène de la construction du corps – autrement dit, l’importance de l’investissement psychique pour l’existence même de chaque partie du corps -, en même temps qu’elle l’affranchit de toute coïncidence avec l’organe pénis. C’est une notion qui inscrit les travaux de Butler dans la tradition de la critique féministe de la psychanalyse, et qui dialogue directement avec le célèbre article « Au-delà du phallus », de Jane Gallop (1988) et son argument central, cité dans Ces corps qui comptent, selon lequel: « le désir des lacaniens de séparer clairement le phallus du pénis, de contrôler le sens du signifiant phallus, est précisément un symptôme de leur désir d’avoir le phallus, c’est-à-dire de leur désir d’être au centre du langage, à son origine » (Gallop, 1988, p.126).

Comme Butler, Gallop souhaite insister sur la dimension langagière de la question phallique, c’est-à-dire sur le fait que le phallus n’est, d’après Lacan, ni un fantasme, ni l’organe qu’il symbolise, mais un attribut, à savoir : la capacité à créer du sens. La question de l’appropriation du sens des mots et son rapport au phallocentrisme de notre culture passerait ainsi par la problématique phallique. Par conséquent, la réflexion sur la séparation possible entre le phallus et le pénis serait aussi une réflexion sur le rapport entre psychanalyse et féminisme, et sur ce qui est accessible aux femmes (qui n’ont pas de pénis) et aux hommes (non-détenteurs du phallus, mais dotés de pénis). Cette discussion trouve un écho dans l’argumentation de Butler, pour qui la distinction entre le phallus et le pénis permet de penser que d’autres parties du corps – « un bras, une langue, une main (ou deux), un genou, une cuisse, un os pelvien et tout un ensemble de choses similaires à des corps et instrumentalisées à dessein » (Butler, 2009, p. 96) – pourraient remplir cette fonction de symbolisation.

Le phallus lesbien apparaît ainsi comme un signifiant qui n’est pas simplement séparé, voire affranchi du signifié pénis (ce qui est déjà le cas du phallus chez Freud et Lacan) : entre les deux termes, il n’existe aucune relation essentielle. Le phallus lesbien est la tentative butlerienne d’affirmer que « le signifiant peut en venir à signifier en excès par rapport à la position qui lui est structurellement assignée » (Butler, 2009, p. 101), c’est-à-dire que le phallus n’est pas contraint par une détermination transcendantale quelconque à se maintenir attaché à un organe en particulier. En pensant à la construction fantasmatique des parties du corps, Butler ne voit pas comment le signifiant ne pourrait pas être répété dans des contextes où il est délogé de son statut privilégié : « la ‘structure’ par laquelle le phallus signifie le pénis comme son occasion privilégiée n’existe que si elle est instituée et réitérée » (Butler, 2009, p. 101).

Ce même geste critique à l’égard des théories psychanalytiques l’amène à souligner comment le phallus « constitue un site ambivalent d’identification et de désir significativement différent de la scène d’hétérosexualité normative à laquelle il est lié » (p. 97). La signification du phallus est informée par des fantasmes d’identification complexes et lues à travers une grille conceptuelle psychanalytique qui a tendance à naturaliser l’hétérosexualité et la prendre comme modèle pour toute forme d’arrangement érotique – même lorsqu’il est question de décrire la bisexualité, comme il est rappelé dans Trouble dans le genre : « la bisexualité, c’est, pour Freud, la coexistence de deux désirs hétérosexuels au sein d’une seule et même psyché » (Butler, 2005, p. 152). Or pour Butler, justement parce que c’est un croisement d’identifications fantasmatiques qui est au cœur de la construction du phallus – et non pas un ensemble de déterminants biologiques –, une opération de resignification est possible. Proposer un phallus lesbien reviendrait à se saisir de cette possibilité par le fait de « simultanément priver le phallus de ses privilèges et de l’extraire de la forme normative des échanges hétérosexuels, de le faire recirculer et de lui redonner une position privilégiée entre femmes » (Butler, 2009, p.100, nos italiques). Affirmer qu’une lesbienne puisse « avoir » le phallus transforme le statut fantasmatique de ce que veut dire avoir. La lesbianisation du phallus promeut un « déplacement vis-à-vis des contextes masculinistes traditionnels en même temps que la réutilisation critique de ses figures de pouvoir centrales » (Butler, 2009 p. 101).

L’association phallus-pénis-hétérosexualité, tout comme l’importance attribuée au phallus dans une culture, sont des configurations historiquement contingentes, aussi hégémoniques soient-elles. Et il ne serait pas difficile d’imaginer une organisation de la fonction de symbolisation qui passerait par d’autres parties de l’anatomie, d’après Butler. Toute définition d’un signifiant privilégié (phallique ou pas) est le produit d’une construction culturelle de la sexualité. Il se trouve que depuis Freud le modèle prédominant de la production de significations a comme modèle une comparaison avec le pénis. Mais Butler nous rappelle que « si le phallus ne signifie qu’en s’appuyant sur l’anatomie, alors plus les occasions anatomiques (et non anatomiques) de symbolisation seront variées et imprévues, plus instable ce signifiant deviendra-t-il » (p. 102).

Pour citer cette notice

Crevier-Goulet, Sarah-Anaïs; Santos, Beatriz: “Phallus Lesbien”. “Dictionnaire du genre en traduction / Dictionary of Gender in Translation / Diccionario del género en traducción. ISSN: 2967-3623. Mis en ligne le 02 septembre 2022: https://worldgender.cnrs.fr/notices/phallus-lesbien/

Références

Butler, Judith (2005), Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, trad. Cynthia Krraus, Paris, Editions La Découverte.

Butler, Judith (2009), Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe », trad. Charlotte Nordmann, Paris, Editions Amsterdam.

Conté, Claude et Safouan, Moustapha (1972), « Article Phallus » in Encyclopaedia Universalis, vol. 12, Paris, p. 915.

David-Ménard, Monique (2014), L’Hystérique entre Freud et Lacan. Corps et langage en psychanalyse (rééd.), Paris, Campagne Première.

Gallop, Jane (1988), Thinking through the body, New York, Columbia University Press.


ÉTIQUETTES

alo, body, Butler, corpo, corps, critica feminista, critique féministe, feminist criticism, lesbianism, lesbianisme, lesbianismo, phallus, psicanalise, psychanalyse, psychoanalysis