CONFINEMENT

Étymologie et usages du « confinement » : ce que le mot (nous) dit

L’épidémie de Covid-19 a fait circuler, en France, le terme confinement, comme une mesure sanitaire de limitation des déplacements et des contacts physiques, à laquelle le président de la République a donné une teinte militaire, en l’annonçant dans son discours du 16 mars 2020 comme une « mobilisation générale » contre le virus, contre « l’ennemi invisible »[1]. Le confinement est dans un premier temps une interprétation médiatique et discursive de cette mesure, et de ce que la loi désigne alors comme « réglementation des déplacements dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus covid-19»[2] (dans les textes officiels de mars 2020), et le mot apparaît ensuite dans l’arrêté du 1er avril 2020, relatif au « dialogue social » pendant la période de confinement due à l’épidémie Covid19 »[3]. Puis le terme s’est répandu sous une forme pronominale, se confiner, ou nominale, les confiné.e.s, comme une consigne intériorisée, mais aussi narrée et analysée.

Le mot confinement prend racine dans le terme confins, apparu au XIVe siècle, issu du latin confinium (de cum, avec, et finis, limites). Si le confinement prend rapidement pour sens l’enfermement (avec une inscription dans le vocabulaire du droit pénal) et l’isolement (notamment des prisonnier·e·s, et plus tardivement, celui des malades), il est intéressant de noter que le verbe confiner, dans ses différentes acceptions, touche aux deux sens de la limite : la restriction, la claustration, mais aussi la limite-frontière, le tout-contre, la proximité, notamment dans sa forme transitive indirecte, confiner à[4]. L’étymologie vient donc nous redire que l’enfermement et le tracé des contours impliquent toujours un entour, une contiguïté. Par ailleurs, son usage dans le contexte épidémique actuel, sous une forme intransitive, en vient à suspendre toute possibilité de trans au-delà de la transmission virale. Cette interruption d’une certaine fluidité se retrouve aussi dans la construction du mot, qui assemble l’avec (cum) et la limite (fine), et qui inscrit donc une séparation, une démarcation, et renforce les oppositions dedans/dehors, inclusion/exclusion, soi/l’autre.

Alors que nous avons eu à faire l’expérience inédite de ce mot – confinement – avec un sentiment d’actualité marqué, à le découvrir dans son accolement improbable à des idéaux nationalistes, néo-libéraux et hétérosexuels, alors que nous avons dû articuler sa mise au pluriel avec les vécus singuliers qu’elle venait recouvrir, que peut-on entendre de ses traductions, linguistiques comme historiques ?

Sa friction avec son « équivalent » anglais, lockdown, n’est pas sans rappeler la dimension carcérale, sécuritaire, de son usage. Mais le mot lockdown fait, lui, entendre une urgence et une séquestration plus directes, avec la présence de la matérialité d’un système d’ouverture et de fermeture, du verrou (lock). On retrouve également l’ambivalence entre l’exclusion et la proximité, dans un ancien sens de lock, datant du XIVe siècle, dérivé du vieux frison, qui signifie embrace closely, et dans le sens contemporain d’un holding, dans le geste de retenir ou de contenir physiquement quelqu’un·e[5]. En espagnol, confinamiento aurait une résonance semblable à celle du français ; néanmoins dans les pays hispaniques d’Amérique du Sud, le mot cuarentena (quarantaine) a été utilisé de manière quasi-interchangeable avec celui de confinement. Le terme français évoque la limite plus que le système de clôture qui la cadenasse. Originellement, dans le milieu carcéral ou médical, le confinement se fait dans un espace clos et réduit, lui-même localisé dans une institution : on isole un·e détenu·e au mitard – il y a espace fermé dans l’espace fermé (et les clôtures peuvent se multiplier, si l’on pense par exemple à l’île de Guantánamo). On peut alors questionner l’usage actuel du terme, son usage en quelque sorte « domestique », s’interroger sur la présence d’une double enceinte, d’une double clôture, chez-soi.

Où se situe alors la seconde limite, si l’on considère que la porte d’entrée fait premier mur, et qui la trace ?

L’emploi de ce mot dans les domaines de la biosécurité et du nucléaire rappelle une exceptionnalité de son usage récent : on confine d’ordinaire les malades, les organismes ou le matériel à risques, pathogènes. On lit, par exemple, dans un arrêté « relatif aux règles de bonnes pratiques tendant à garantir la sécurité et la sûreté biologiques », ce qu’est un confinement dit « primaire » : « système de confinement qui empêche le passage d’un agent biologique dans l’environnement de travail immédiat »[6] et l’Agence de sûreté nucléaire définit l’enceinte de confinement comme suit : « enceinte étanche en béton, contenant la cuve du réacteur, le circuit primaire, les générateurs de vapeur, ainsi que les principaux éléments importants pour la sûreté d’un réacteur à eau sous pression »[7]. En psychiatrie, où la différentiation entre « protéger le/la patient·e » et « protéger de le/la patient·e » est déjà plus imprécise, on définit la pratique de l’isolement comme le « confinement involontaire d’une personne, seule dans une chambre ou dans un espace dont elle ne peut pas physiquement partir »[8] (et peut-être faudrait-il relever le physiquement dans cette phrase, en cela qu’il suppose un confinement psychique, et donc une limite, une frontière supplémentaire).

Or, dans le confinement imposé par l’état d’urgence sanitaire, le sens supporte l’inversion et la contradiction : il s’agit d’enrayer l’épidémie, et de se confiner y compris en l’absence de symptômes, ou lorsqu’on peut apporter la preuve d’une non-contamination. Sont confiné·e·s les « sains » comme les « malades », avec un soupçon de contagion généralisé, un brouillage entre souci de soi et souci des autres.

Clôtures du sens et nouveaux binarismes? : ce que le mot (re)produit

À Bogotá, en Colombie, le confinement a duré six mois. Six mois durant lesquels la mairie a essayé de minimiser l’impact économique, dans un pays où une grande proportion des personnes vit « au jour le jour », c’est-à-dire d’un travail informel, de la vente ambulante ou de petits commerces. Au cours du mois d’avril 2020, la maire écologiste et lesbienne Claudia López instaure la mesure intitulée « pico y género » ou « pic et genre », à savoir, une manière de réguler les sorties : les hommes sont autorisés à sortir les jours impairs et les femmes les jours pairs. Cette mesure, inspirée de « pico y placa », qui permet la régularisation des voitures en circulation à Bogotá pour contrôler la pollution – « pico » faisant référence aux heures de pointe et « placa » aux plaques d’immatriculation des véhicules –, a été en vigueur pendant un peu moins d’un mois puis remplacée par une autre mesure, cette fois selon les derniers numéros figurant sur la carte d’identité des habitant·e·s, déplaçant ainsi la division binaire genrée des autorisations de sortie par un autre découpage démographique. Cette mesure de « pico y género », différentialiste et fonctionnant sur une indistinction, notamment juridique, entre sexe et genre, n’a pas été sans impact sur le confinement des personnes trans et non-binaires, particulièrement vulnérabilisées par ces mesures[9]. Par ailleurs, cette configuration particulière de confinement a régulièrement été commentée comme révélatrice des inégalités de genre, les jours réservés aux femmes ayant rendu autrement visible leur prise en charge des tâches domestiques et donc leur plus grande exposition au virus, dans les magasins, par exemple.

En France aussi, la crise sanitaire du Covid-19 a souvent été analysée comme un révélateur des inégalités sociales, de violences structurelles intersectionnelles, impactant les classes populaires, les minorités de genre et les personnes racisées. Violences conjugales accentuées, accès variable au télétravail, risque de contamination plus élevé pour les personnes travaillant en contact avec le public, répression sous prétexte sanitaire dans les quartiers populaires, discriminations médicales, inégalité du temps dédié au travail domestique et aux enfants au sein des couples hétérosexuels, isolement des personnes précaires, double peine pour les détenu·e·s[10], migrant·e·s maintenu·e·s aux confins de l’espace Schengen… Si tout un imaginaire bourgeois – largement véhiculé par les réseaux sociaux et la multiplication des récits de confinement[11] – a vanté les joies, le bénéfice d’avoir plus de temps pour soi, produisant des injonctions à la fois productivistes et hédonistes via l’invisibilisation des forces de travail nécessaires à la sobriété effortless du confinement idéal, pour les exclu·e·s de ce fantasme, le chez soi est loin d’être un espace safe et protecteur. Si le confinement a pu rencontrer l’adhésion, comme auto-séquestration protectrice, acceptée dans sa tension entre contrainte et protection, c’est par l’accès matériel au dit chez-soi, et tout l’investissement symbolique de la domesticité (cf notice Maison).

De l’exemple de Bogotá à la visibilisation des oppressions au moment du confinement se réaffirment certaines dichotomies : il y aurait celleux qui savent, qui savaient « avant le confinement » et celleux qui découvrent. Il y a l’évidence des genres binarisés, ou l’incertitude des vies trans et non-binaires. Il y aurait le visible, et l’invisible. Ces binarismes, qui rejoignent les couples sain/malade, soi/les autres, dedans/dehors… rigidifiés par la mesure sanitaire qu’est le confinement, ne sont pas sans faire penser au travail d’Eve Kosofsky Sedgwick. Comme soutenu par Clare Hemmings, son Épistémologie du placard (Sedgwick, 1990) est précieuse pour penser l’entretien d’espaces d’ignorances et la perpétuation d’effets d’annonces ou de découvertes : « the closet is the open secret through which difference and inequality are both obscured and played out in front of our eyes in plain sight » (Hemmings, 2020). Dans le contexte du confinement et dans l’interrogation des limites que son « nouveau » sens trace, on pourrait penser à une sorte de coming-out permanent de celleux qui ne peuvent pas rester à l’intérieur (stay in ou locked up), un coming-out qui peut s’entendre comme l’annonce d’une identité de genre ou d’une orientation sexuelle, si elles impactent les conditions de confinement, ou, plus largement, comme la métaphore d’une annonce, d’un faire-savoir, de l’extirpation d’une ignorance entretenue. Autrement dit, l’ambivalence de la notion de limite tracée par le confinement reposerait sur une double injonction permanente : rester chez soi (donc dans la sphère qu’on se représente comme privée, comme lieu du secret et de l’intimité) et contribuer à la visibilisation des difficultés à obéir à ce premier ordre ; visibilisation adressée à une catégorie de privilégié·e·s qui entretient son ignorance des oppressions en rendant « universelle » sa définition de la protection et du chez-soi.

Penser le confinement à la limite : ce que le mot déplace

Enfin, la dimension ambiguë du confinement prophylactique, entre protection (souci de soi et des autres, comme un effort collectif, un geste préventif, de soin anticipé) et mesure sécuritaire (de surveillance des populations, de répression qui prend le pas sur la responsabilisation, comme instauration d’une méfiance à l’égard du vivant), a été renforcée par la déclaration présidentielle mentionnée en introduction : « Nous sommes en guerre ! ». Cela n’est pas sans rappeler les analyses faites par Susan Sontag sur les métaphores militaristes de l’immunologie et de la lutte contre les maladies. Décortiquant l’imaginaire capitaliste et les stigmates liés au VIH/sida, Sontag (2019) analyse la fabrication métaphorique d’un ennemi, d’un envahisseur extérieur, en comparant le champ lexical des articles médicaux à ceux des œuvres de science-fiction, ou au langage de la « paranoïa politique ». Ces métaphores sont également étudiées par Donna Haraway, qui, en 1989, dans Biopolitique des corps postmodernes. Les constitutions du soi dans les discours sur le système immunitaire, présente la construction du système immunitaire comme un véritable système symbolique, politique, post-moderne :

Objet par excellence du XXe siècle, le système immunitaire est la carte tracée pour guider la reconnaissance et la fausse reconnaissance du soi et de l’autre dans la biopolitique occidentale. Il s’agit autrement dit d’un plan destiné à rendre signifiante l’action de construction et de maintien des frontières de ce qui doit être pris en compte au titre de soi et d’autre dans les deux sphères du normal et du pathologique. (Haraway, 2009, p. 387)

Peut-être pourrait-on voir dans le confinement la poursuite de cet imaginaire militaro-immunitaire, qui fait que tout non-chez-soi provoque défense et (auto)séquestration. Depuis les années 1980 et ces deux textes, la perméabilité du soi et du non-soi a été reconfigurée par la multiplication des outils technologiques, l’évolution de leurs formats et de leurs usages. Aussi, les dispositifs de tentative de maintien du lien social utilisés pendant le confinement ont, eux aussi, perturbé la limite, le dedans/dehors, et peuvent être interrogés comme ayant balisé la « double enceinte » des confiné·e·s. Les confinements se sont accompagnés de l’invisibilité du virus, mais aussi de vagues d’informations chiffrées parfois non-représentables, abstraites, et d’intrusions virtuelles : autant d’impalpables venus rencontrer le réel des corps (corps vulnérables, à proximité d’autres corps, soumis à auto-examen, hospitalisés, craints etc.). Si nous verrouillons nos portables ou nos sessions zoom, et que le virus appartient au vocabulaire informatique, la superposition des registres d’interactions, d’activités qui a opéré au moment du confinement – pour celleux qui avaient accès aux outils numériques – a multiplié de manière inédite les effets « d’intrusion », faisant apparaître un ailleurs indésirable chez-soi (on pense ici aux femmes ayant témoigné de la présence d’hommes cisgenres non invités dans des réunions virtuelles, donnant l’impression qu’un intrus était dans leur appartement)[12], mais faisant aussi parfois apparaître un (chez) soi dans un ailleurs, par la réverbération de l’image dans la webcam ou par le vol d’identités numériques, impliquant que quelque chose de « soi » se retrouve chez « l’autre ». Ne pas sortir n’implique alors plus de ne pas être ailleurs, dehors est dedans, et on se retrouve au dehors en se pensant au-dedans.

Octobre 2020

Pour citer cette notice:

Colombe, Rachel; Salcedo Robledo, Manuela : “Confinement”. Dictionnaire du genre en traduction / Dictionary of Gender in Translation / Diccionario del género en traducción. ISSN: 2967-3623. Mis en ligne le 19 avril 2021: https://worldgender.cnrs.fr/notices/confinement/.

Références

Berger, Anne (2019), « Topolitique du Safe Space » : https://www.mouvement-transitions.fr/index.php/hospitalites/republications-traductions-inedits/n-15-a-e-berger-topolitique-du-safe-space

Haraway, Donna ([1989] 2009), Des singes, des cyborgs et des femmes. La réinvention de la nature, Paris, Editions Jacqueline Chambon.

Hemmings, Clare (2020), “Revisiting Virality (After Eve Sedgwick)”, Feminist Review, 26 mai : https://femrev.wordpress.com/2020/05/26/revisiting-virality-after-eve-sedgwick/

Sedgwick, Eve Kosofsky (1990), Epistemology of the Closet, Berkeley, University of California Press.

Sontag, Susan (1989), AIDS and Its Metaphors, New York, Farrar, Straus and Giroux.


NOTES

[1] « Nous sommes en guerre » : le verbatim du discours d’Emmanuel Macron (lemonde.fr).

[2] Décret n° 2020-260 du 16 mars 2020 portant réglementation des déplacements dans le cadre de la lutte contre la propagation du virus covid-19 – Légifrance (legifrance.gouv.fr).

[3] Le terme était apparu dans des textes officiels antérieurs et d’autres contextes par exemple relatifs au confinement de matériaux contenant de l’amiante.

[4] https://www.cnrtl.fr/definition/confinement.

[5] https://www.merriam-webster.com/dictionary/lock.

[6] Arrêté du 23 janvier 2013 relatif aux règles de bonnes pratiques tendant à garantir la sécurité et la sûreté biologiques mentionnées à l’article R. 5139-18 du code de la santé publique – Légifrance (legifrance.gouv.fr).

[7] https://www.asn.fr/Lexique/E/Enceinte-de-confinement.

[8] Haute Autorité de Santé – Recommandations de bonne pratique, « Isolement et contention en psychiatrie générale », février 2017.

[9] https://www.liberation.fr/planete/2020/04/17/a-bogota-un-confinement-alterne-revelateur-des-aleas-de-genre_1785642.

[10] https://la-bas.org/la-bas-magazine/reportages/a-la-sortie-de-la-prison-de-fresnes-avec-ceux-qui-passent-d-un-confinement-a-un.

[11] https://www.brain-magazine.fr/article/brainorama/60184-Lettre-aux-ecrivains-bourgeois-qui-voudraient-nous-refourguer-leur-journal-de-confinement.

[12] https://www.courrierinternational.com/article/le-mot-du-jour-zoombombing-ces-intrusions-intempestives-dans-les-videos-publiques.


ÉTIQUETTES

binarisme, biopolitique, enfermement, immunité, maison, sécurité